Entretiens familiers d'outre-tombe - Eugène Scribe (Société spirite de Paris.)
Lors de la discussion qui s'est établie entre
plusieurs Esprits sur l'aphorisme de Buffon : Le style c'est l'homme, et
que nous avons rapportée dans notre précédent numéro, le nom de M. Scribe fut
prononcé, ce qui sans doute a été pour lui un motif de venir, quoique n'étant
pas appelé ; sans prendre part au débat, il dicta spontanément la
dissertation suivante qui provoqua l'entretien ci-après.
- Il serait à désirer que le théâtre, où grands
et petits vont puiser des enseignements, se préoccupât un peu moins de flatter
le goût des mœurs faciles et l'exaltation des côtés véniels d'une jeunesse
ardente, mais que l'amélioration sociale fût poursuivie par des pièces élevées
et morales, où la fine plaisanterie remplacerait le gros sel de cuisine dont se
servent les vaudevillistes du jour. Mais non ; suivant le théâtre, et
suivant le public, on flatte les passions humaines. Ici, on préconise la blouse
aux dépens de l'habit noir dont on fait le bouc émissaire de toutes les
iniquités sociales ; là, c'est la blouse qui est honnie et conspuée, car
elle recouvre toujours, dit-on, le fripon ou l'assassin. Mensonge des deux
côtés.
Quelques auteurs commencent bien à prendre le taureau
par les cornes, et, comme Émile Augier, à clouer les manieurs d'argent au
pilori de l'opinion publique. Bah ! qu'importe ! Le public n'en
continue pas moins à se précipiter vers les théâtres, où une plastique
effrontée et sans pudeur fait tous les frais du spectacle. Ah ! il est
temps que les idées spirites soient propagées dans toutes les couches sociales,
parce qu'alors le théâtre se moralisera de lui-même, et, aux exhibitions
féminines succéderont des pièces consciencieuses, jouées consciencieusement par
des artistes de talent ; tous y gagneront. Espérons que bientôt surgira un
auteur dramatique capable de chasser du théâtre et de l'engouement du public
tous ces faiseurs, proxénètes immoraux des dames aux camélias de toute sorte.
Travaillez donc à répandre le Spiritisme qui doit produire un aussi louable
résultat.
E. Scribe.
Dem. Dans une communication que vous avez dictée il y
a peu de temps à mademoiselle J…, et qui a été lue à la Société, vous dites que
ce qui a fait votre réputation sur la terre ne l'a pas faite au ciel, et que
vous auriez pu mieux employer les dons que vous aviez reçus de Dieu.
Seriez-vous assez bon pour nous développer cette pensée, et nous dire en quoi
vos œuvres sont répréhensibles ; il nous semble qu'elles ont un côté
moral, et qu'elles ont ouvert une voie au progrès dans un certain sens ?
Rép. Tout est relatif ; aujourd'hui, dans le
monde élevé où je me trouve, je ne vois plus avec mes yeux terrestres, et je
pense qu'avec les dons que j'avais reçus du Tout-Puissant, je pouvais arriver à
mieux pour l'humanité ; voilà pourquoi j'ai dit que je n'avais pas travaillé
pour le ciel. Mais je ne peux pas exprimer en quelques mots ce que je voudrais
vous dire là-dessus, car, vous le savez, j'étais un peu verbeux.
D. Vous dites encore que vous voudriez composer un
ouvrage plus utile et plus sérieux, mais que cette joie vous est refusée.
Est-ce comme Esprit que vous auriez voulu faire cet ouvrage, et dans ce cas,
comment auriez-vous fait pour en faire profiter les hommes ?
R. Mon Dieu ! de la manière toute simple
qu'emploient les Esprits, en inspirant les écrivains qui s'imaginent souvent
puiser dans leur propre fonds, hélas ! quelquefois bien vide.
D. Peut-on savoir quel est le sujet que vous vous
proposiez de traiter ?
R. Je n'avais point de but arrêté, mais, vous le
savez, on aime un peu à faire ce que l'on n'a jamais fait. J'aurais voulu
m'occuper de philosophie et de spiritualisme, parce que je me suis un peu trop
occupé de réalisme. Ne prenez pas ce mot réalisme comme on l'entend
aujourd'hui ; j'ai voulu seulement dire que je me suis plus spécialement
occupé de ce qui amusait les yeux et l'oreille des Esprits frivoles de la terre
que de ce qui pouvait satisfaire les Esprits sérieux et philosophes.
D. Vous avez dit à mademoiselle J…, que vous n'étiez
pas heureux. Vous pouvez ne pas avoir le sort des bienheureux ; mais tout
à l'heure, dans le comité, on a raconté une foule de bonnes actions que vous
avez faites et qui doivent certainement vous compter.
R. Non, je ne suis pas heureux, parce que,
hélas ! j'ai encore de l'ambition, et qu'ayant été académicien sur la
terre, j'aurais bien voulu également faire partie de celle des élus.
D. Il nous semble qu'à défaut de l'ouvrage que vous ne
pouvez pas faire encore, vous pourriez atteindre le même but, pour vous et pour
les autres, en venant ici nous faire une série de dissertations.
R. Je ne demande pas mieux, et je viendrai avec
plaisir, si on me le permet, ce que j'ignore, parce que je n'ai pas encore de
position bien déterminée dans le monde spirituel. Tout est si nouveau pour moi,
qui ai passé ma vie à marier des sous-lieutenants avec de riches héritières,
que je n'ai pas encore eu le temps de connaître et d'admirer ce monde éthéré
que j'avais oublié dans mon incarnation. Je reviendrai donc, si les Grands
Esprits le permettent.
D. Dans le monde où vous êtes, aviez-vous déjà revu
madame de Girardin qui, de son vivant, s'occupait beaucoup d'Esprits et
d'évocations ?
R. Elle a eu la bonté de venir m'attendre au seuil de
la véritable vie avec les Esprits de la pléiade à laquelle nous appartenions.
D. Est-elle plus heureuse que vous ?
R. Plus heureuse que moi est son Esprit, parce qu'elle
a contribué aux ouvrages d'éducation pour l'enfance, composés par Sophie Gay,
sa mère.
Remarque d'Éraste. Non, c'est parce qu'elle a lutté,
tandis que Scribe s'est laissé aller au courant de sa vie facile.
D. Allez-vous quelquefois assister à la représentation
de vos œuvres, ainsi que madame de Girardin ou Casimir Delavigne ?
R. Comment voulez-vous que nous n'allions pas voir ces
enfants chéris, que nous avons laissés sur la terre ? c'est encore une de
nos pures jouissances.
Remarque. La mort ne sépare donc point ceux qui se
sont connus sur la terre ; ils se retrouvent, se réunissent et
s'intéressent à ce qui faisait l'objet de leurs préoccupations. On dira sans
doute que s'ils se rappellent ce qui faisait leur joie, ils se rappellent aussi
les sujets de douleur, et que cela doit altérer leur félicité. Ce souvenir
produit un effet tout contraire, car la satisfaction d'être délivré des maux
terrestres est une jouissance d'autant plus douce que le contraste est plus
grand ; on apprécie mieux les bienfaits de la santé après une maladie, le
calme après la tempête. Le guerrier rentré dans ses foyers ne se plait-il pas à
raconter les dangers qu'il a courus, les fatigues qu'il a éprouvées ? De
même, pour les Esprits, le souvenir des luttes terrestres est une jouissance
quand ils en sont sortis victorieux. Mais ce souvenir se perd dans le lointain,
ou tout au moins diminue d'importance à leurs yeux, à mesure qu'ils se dégagent
des fluides matériels des mondes inférieurs et se rapprochent de la
perfection ; ces souvenirs sont pour eux des rêves éloignés, comme sont
chez l'homme fait les souvenirs de la première enfance.