INSTRUCTIONS DES ESPRITS
La charité matérielle et la charité morale
9. «Aimons-nous les uns les autres et faisons à autrui ce que nous voudrions qui nous fût fait.» Toute la religion, toute la morale se trouvent renfermées dans ces deux préceptes ; s'ils étaient suivis ici-bas, vous seriez tous parfaits : plus de haines, plus de dissentiments ; je dirai plus encore : plus de pauvreté, car du superflu de la table de chaque riche, bien des pauvres se nourriraient, et vous ne verriez plus, dans les sombres quartiers que j'ai habités pendant ma dernière incarnation, de pauvres femmes traînant après elles de misérables enfants manquant de tout.
Riches ! pensez un peu à cela ; aidez de votre mieux les malheureux ; donnez, pour que Dieu vous rende un jour le bien que vous aurez fait, pour que vous trouviez, au sortir de votre enveloppe terrestre, un cortège d'Esprits reconnaissants qui vous recevront au seuil d'un monde plus heureux.
Si vous pouviez savoir la joie que j'ai éprouvée en retrouvant là-haut ceux que j'avais pu obliger dans ma dernière vie !...
Aimez donc votre prochain ; aimez-le comme vous-mêmes, car vous le savez maintenant, ce malheureux que vous repoussez est peut-être un frère, un père, un ami que vous rejetez loin de vous ; et alors quel sera votre désespoir en le reconnaissant dans le monde des Esprits !
Je souhaite que vous compreniez bien ce que peut être la charité morale, celle que chacun peut pratiquer ; celle qui ne coûte rien de matériel, et cependant celle qui est plus difficile à mettre en pratique.
La charité morale consiste à se supporter les uns les autres, et c'est ce que vous faites le moins, en ce bas monde où vous êtes incarnés pour le moment. Il y a un grand mérite, croyez-moi, à savoir se taire pour laisser parler un plus sot que soi ; et c'est encore là un genre de charité. Savoir être sourd quand un mot moqueur s'échappe d'une bouche habituée à railler ; ne pas voir le sourire dédaigneux qui accueille votre entrée chez des gens qui, souvent à tort, se croient au-dessus de vous, tandis que, dans la vie spirite, la seule réelle, ils en sont quelquefois bien loin ; voilà un mérite, non pas d'humilité, mais de charité ; car ne pas remarquer les torts d'autrui, c'est la charité morale.
Cependant cette charité ne doit pas empêcher l'autre ; mais pensez surtout à ne pas mépriser votre semblable ; rappelez-vous tout ce que je vous ai déjà dit : Il faut se souvenir sans cesse que, dans le pauvre rebuté, vous repoussez peut-être un Esprit qui vous a été cher, et qui se trouve momentanément dans une position inférieure à la vôtre. J'ai revu un des pauvres de votre terre que j'avais pu, par bonheur, obliger quelquefois, et qu'il m'arrive maintenant d'implorer à mon tour.
Rappelez-vous que Jésus a dit que nous sommes frères, et pensez toujours à cela avant de repousser le lépreux ou le mendiant. Adieu ; pensez à ceux qui souffrent, et priez. (SOEUR ROSALIE. Paris, 1860.)
10. Mes amis, j'ai entendu plusieurs d'entre vous se dire : Comment puis-je faire la charité ? souvent je n'ai pas même le nécessaire !
La charité, mes amis, se fait de bien des manières ; vous pouvez faire la charité en pensées, en paroles et en actions. En pensées : en priant pour les pauvres délaissés qui sont morts sans avoir été à même de voir la lumière ; une prière du coeur les soulage. En paroles : en adressant à vos compagnons de tous les jours quelques bons avis ; dites aux hommes aigris par le désespoir, les privations, et qui blasphèment le nom du Très-Haut : «J'étais comme vous ; je souffrais, j'étais malheureux, mais j'ai cru au Spiritisme, et voyez, je suis heureux maintenant.» Aux vieillards qui vous diront : «C'est inutile ; je suis au bout de ma carrière ; je mourrai comme j'ai vécu.» Dites à ceux-là : «Dieu a pour nous tous une justice égale ; rappelez-vous les ouvriers de la dixième heure.» Aux petits enfants qui, déjà viciés par leur entourage, s'en vont rôder par les chemins, tout prêts à succomber aux mauvaises tentations, dites-leur : «Dieu vous voit, mes chers petits,» et ne craignez pas de leur répéter souvent cette douce parole ; elle finira par prendre germe dans leur jeune intelligence, et au lieu de petits vagabonds, vous aurez fait des hommes. C'est encore là une charité.
Plusieurs d'entre vous disent aussi : «Bah ! nous sommes si nombreux sur la terre, Dieu ne peut pas nous voir tous.» Ecoutez bien ceci, mes amis : Quand vous êtes sur le sommet d'une montagne, est-ce que votre regard n'embrasse pas les milliards de grains de sable qui couvrent cette montagne ? Eh bien ! Dieu vous voit de même ; il vous laisse votre libre arbitre, comme vous laissez ces grains de sable aller au gré du vent qui les disperse ; seulement, Dieu, dans sa miséricorde infinie, a mis au fond de votre coeur une sentinelle vigilante qu'on appelle la conscience. Ecoutez-la ; elle ne vous donnera que de bons conseils. Parfois vous l'engourdissez en lui opposant l'esprit du mal ; elle se tait alors ; mais soyez sûrs que la pauvre délaissée se fera entendre aussitôt que vous lui aurez laissé apercevoir l'ombre du remords. Ecoutez-la, interrogez-la, et souvent vous vous trouverez consolés du conseil que vous en aurez reçu.
Mes amis, à chaque régiment nouveau le général remet un drapeau ; je vous donne, moi, cette maxime du Christ : «Aimez-vous les uns les autres.» Pratiquez cette maxime ; réunissez-vous tous autour de cet étendard, et vous en recevrez le bonheur et la consolation. (UN ESPRIT PROTECTEUR. Lyon, 1860.)
La bienfaisance
11. La bienfaisance, mes amis, vous donnera dans ce monde les plus pures et les plus douces jouissances, les joies du coeur qui ne sont troublées ni par le remords, ni par l'indifférence. Oh ! puissiez-vous comprendre tout ce que renferme de grand et de doux la générosité des belles âmes, ce sentiment qui fait que l'on regarde autrui du même oeil que l'on se regarde soi-même, qu'on se dépouille avec joie pour couvrir son frère. Puissiez-vous, mes amis, n'avoir de plus douce occupation que celle de faire des heureux ! Quelles sont les fêtes du monde que vous puissiez comparer à ces fêtes joyeuses, quand, représentants de la Divinité, vous rendez la joie à ces pauvres familles qui ne connaissent de la vie que les vicissitudes et les amertumes ; quand vous voyez soudain ces visages flétris rayonner d'espérance, car ils n'avaient pas de pain, ces malheureux, et leurs petits enfants, ignorant que vivre c'est souffrir, criaient, pleuraient et répétaient ces paroles qui s'enfonçaient comme un glaive aigu dans le coeur maternel : J'ai faim !... Oh ! comprenez combien sont délicieuses les impressions de celui qui voit renaître la joie là où, un instant auparavant, il ne voyait que désespoir ! Comprenez quelles sont vos obligations envers vos frères ! Allez, allez au devant de l'infortune ; allez au secours des misères cachées surtout, car ce sont les plus douloureuses. Allez, mes bien-aimés, et souvenez-vous de ces paroles du Sauveur : «Quand vous vêtirez un de ces petits, songez que c'est à moi que vous le faites !»
Charité ! mot sublime qui résume toutes les vertus, c'est toi qui dois conduire les peuples au bonheur ; en te pratiquant, ils se créeront des jouissances infinies pour l'avenir, et pendant leur exil sur la terre, tu seras leur consolation, l'avant-goût des joies qu'ils goûteront plus tard quand ils s'embrasseront tous ensemble dans le sein du Dieu d'amour. C'est toi, vertu divine, qui m'as procuré les seuls moments de bonheur que j'aie goûtés sur la terre. Puissent mes frères incarnés croire la voix de l'ami qui leur parle et leur dit : C'est dans la charité que vous devez chercher la paix du coeur, le contentement de l'âme, le remède contre les afflictions de la vie. Oh ! quand vous êtes sur le point d'accuser Dieu, jetez un regard au-dessous de vous ; voyez que de misères à soulager ; que de pauvres enfants sans famille ; que de vieillards qui n'ont pas une main amie pour les secourir et leur fermer les yeux quand la mort les réclame ! Que de bien à faire ! Oh ! ne vous plaignez pas ; mais, au contraire, remerciez Dieu, et prodiguez à pleines mains votre sympathie, votre amour, votre argent à tous ceux qui, déshérités des biens de ce monde, languissent dans la souffrance et dans l'isolement. Vous recueillerez ici-bas des joies bien douces, et plus tard... Dieu seul le sait !... (ADOLPHE, évêque d'Alger. Bordeaux, 1861.)
12. Soyez bons et charitables, c'est la clef des cieux que vous tenez en vos mains ; tout le bonheur éternel est renfermé dans cette maxime : Aimez-vous les uns les autres. L'âme ne peut s'élever dans les régions spirituelles que par le dévouement au prochain ; elle ne trouve de bonheur et de consolation que dans les élans de la charité ; soyez bons, soutenez vos frères, laissez de côté l'affreuse plaie de l'égoïsme ; ce devoir rempli doit vous ouvrir la route du bonheur éternel. Du reste, qui d'entre vous n'a senti son coeur bondir, sa joie intérieure se dilater au récit d'un beau dévouement, d'une oeuvre vraiment charitable ? Si vous ne recherchiez que la volupté que procure une bonne action, vous resteriez toujours dans le chemin du progrès spirituel. Les exemples ne vous manquent pas ; il n'y a que les bonnes volontés qui sont rares. Voyez la foule des hommes de bien dont votre histoire vous rappelle le pieux souvenir.
Le Christ ne vous a-t-il pas dit tout ce qui concerne ces vertus de charité et d'amour ? Pourquoi laisse-t-on de côté ses divins enseignements ? Pourquoi ferme-t-on l'oreille à ses divines paroles, le coeur à toutes ses douces maximes ? Je voudrais qu'on apportât plus d'intérêt, plus de foi aux lectures évangéliques ; on délaisse ce livre, on en fait un mot creux, une lettre close ; on laisse ce code admirable dans l'oubli : vos maux ne proviennent que de l'abandon volontaire que vous faites de ce résumé des lois divines. Lisez donc ces pages toutes brûlantes du dévouement de Jésus, et méditez-les.
Hommes forts, ceignez-vous ; hommes faibles, faites-vous des armes de votre douceur, de votre foi ; ayez plus de persuasion, plus de constance dans la propagation de votre nouvelle doctrine ; ce n'est qu'un encouragement que nous sommes venus vous donner, ce n'est que pour stimuler votre zèle et vos vertus que Dieu nous permet de nous manifester à vous ; mais si on voulait, on n'aurait besoin que de l'aide de Dieu et de sa propre volonté : les manifestations spirites ne sont faites que pour les yeux fermés et les coeurs indociles.
La charité est la vertu fondamentale qui doit soutenir tout l'édifice des vertus terrestres ; sans elle les autres n'existent pas. Sans la charité point d'espoir dans un sort meilleur, pas d'intérêt moral qui nous guide ; sans la charité point de foi, car la foi n'est qu'un pur rayon qui fait briller une âme charitable.
La charité est l'ancre éternelle du salut dans tous les globes : c'est la plus pure émanation du Créateur lui-même ; c'est sa propre vertu qu'il donne à la créature. Comment voudrait-on méconnaître cette suprême bonté ? Quel serait, avec cette pensée, le coeur assez pervers pour refouler et chasser ce sentiment tout divin ? Quel serait l'enfant assez méchant pour se mutiner contre cette douce caresse : la charité ?
Je n'ose pas parler de ce que j'ai fait, car les Esprits ont aussi la pudeur de leurs oeuvres ; mais je crois celle que j'ai commencée une de celles qui doivent le plus contribuer au soulagement de vos semblables. Je vois souvent les Esprits demander pour mission de continuer ma tâche ; je les vois, mes douces et chères soeurs, dans leur pieux et divin ministère ; je les vois pratiquer la vertu que je vous recommande, avec toute la joie que procure cette existence de dévouement et de sacrifices ; c'est un grand bonheur pour moi de voir combien leur caractère est honoré, combien leur mission est aimée et doucement protégée. Hommes de bien, de bonne et forte volonté, unissez-vous pour continuer grandement l'oeuvre de propagation de la charité ; vous trouverez la récompense de cette vertu par son exercice même ; il n'est pas de joie spirituelle qu'elle ne donne dès la vie présente. Soyez unis ; aimez-vous les uns les autres selon les préceptes du Christ. Ainsi soit-il. (SAINT VINCENT DE PAUL. Paris, 1858.)
13. Je me nomme la charité, je suis la route principale qui conduit vers Dieu ; suivez-moi, car je suis le but où vous devez tous viser.
J'ai fait ce matin ma tournée habituelle, et, le coeur navré, je viens vous dire : Oh ! mes amis, que de misères, que de larmes, et combien vous avez à faire pour les sécher toutes ! J'ai vainement cherché à consoler de pauvres mères ; je leur disais à l'oreille : Courage ! il y a de bons coeurs qui veillent sur vous ; on ne vous abandonnera pas ; patience ! Dieu est là ; vous êtes ses aimées, vous êtes ses élues. Elles paraissaient m'entendre et tournaient de mon côté de grands yeux égarés ; je lisais sur leur pauvre visage que leur corps, ce tyran de l'Esprit, avait faim, et que si mes paroles rassérénaient un peu leur coeur, elles ne remplissaient pas leur estomac. Je répétais encore : Courage ! courage ! Alors une pauvre mère, toute jeune, qui allaitait un petit enfant, l'a pris dans ses bras et l'a tendu dans l'espace vide, comme pour me prier de protéger ce pauvre petit être qui ne prenait à un sein stérile qu'une nourriture insuffisante.
Ailleurs, mes amis, j'ai vu de pauvres vieillards sans travaux et bientôt sans asile, en proie à toutes les souffrances du besoin, et, honteux de leur misère, n'osant pas, eux qui n'ont jamais mendié, aller implorer la pitié des passants. Le coeur ému de compassion, moi qui n'ai rien, je me suis faite mendiante pour eux, et je vais de tous côtés stimuler la bienfaisance, souffler de bonnes pensées aux coeurs généreux et compatissants. C'est pourquoi je viens à vous, mes amis, et je vous dis : Là-bas il y a des malheureux dont la huche est sans pain, le foyer sans feu et le lit sans couverture. Je ne vous dis pas ce que vous devez faire ; j'en laisse l'initiative à vos bons coeurs ; si je vous dictais votre ligne de conduite, vous n'auriez plus le mérite de votre bonne action ; je vous dis seulement : Je suis la charité, et je vous tends la main pour vos frères souffrants.
Mais si je demande, je donne aussi et je donne beaucoup ; je vous convie à un grand banquet, et je fournis l'arbre où vous vous rassasierez tous ! Voyez comme il est beau, comme il est chargé de leurs et de fruits ! Allez, allez, cueillez, prenez tous les fruits de ce bel arbre qui s'appelle la bienfaisance. A la place des rameaux que vous aurez pris, j'attacherai toutes les bonnes actions que vous ferez, et je rapporterai cet arbre à Dieu pour qu'il le charge de nouveau, car la bienfaisance est inépuisable. Suivez-moi donc, mes amis, afin que je vous compte parmi ceux qui s'enrôlent sous ma bannière ; soyez sans crainte ; je vous conduirai dans la voie du salut, car je suis la Charité. (CARITA, martyrisée à Rome. Lyon, 1861.)
14. Il y a plusieurs manières de faire la charité que beaucoup d'entre vous confondent avec l'aumône ; il y a pourtant une grande différence. L'aumône, mes amis, est quelquefois utile, car elle soulage les pauvres ; mais elle est presque toujours humiliante et pour celui qui la fait et pour celui qui la reçoit. La charité, au contraire, lie le bienfaiteur et l'obligé, et puis elle se déguise de tant de manières ! On peut être charitable même avec ses proches, avec ses amis, en étant indulgents les uns envers les autres, en se pardonnant ses faiblesses, en ayant soin de ne froisser l'amour-propre de personne ; pour vous, spirites, dans votre manière d'agir envers ceux qui ne pensent pas comme vous ; en amenant les moins clairvoyants à croire, et cela sans les heurter, sans rompre en visière avec leurs convictions, mais en les amenant tout doucement à nos réunions où ils pourront nous entendre, et où nous saurons bien trouver la brèche du coeur par où nous devrons pénétrer. Voilà pour un côté de la charité.
Ecoutez maintenant la charité envers les pauvres, ces déshérités ici-bas, mais ces récompensés de Dieu, s'ils savent accepter leurs misères sans murmurer, et cela dépend de vous. Je vais me faire comprendre par un exemple.
Je vois plusieurs fois dans la semaine une réunion de dames : il y en a de tous les âges ; pour nous, vous le savez, elles sont toutes soeurs. Que font-elles donc ? Elles travaillent vite, vite ; les doigts sont agiles ; aussi voyez comme les visages sont radieux, et comme les coeurs battent à l'unisson ! mais quel est leur but ? c'est qu'elles voient approcher l'hiver qui sera rude pour les pauvres ménages ; les fourmis n'ont pas pu amasser pendant l'été le grain nécessaire à la provision, et la plupart des effets sont engagés ; les pauvres mères s'inquiètent et pleurent en songeant aux petits enfants qui, cet hiver, auront froid et faim ! Mais patience, pauvres femmes ! Dieu en a inspiré de plus fortunées que vous ; elles se sont réunies et vous confectionnent de petits vêtements ; puis un de ces jours, quand la neige aura couvert la terre et que vous murmurerez en disant : «Dieu n'est pas juste,» car c'est votre parole ordinaire à vous qui souffrez ; alors vous verrez apparaître un des enfants de ces bonnes travailleuses qui se sont constituées les ouvrières des pauvres ; oui, c'est pour vous qu'elles travaillaient ainsi, et votre murmure se changera en bénédiction, car dans le coeur des malheureux l'amour suit de bien près la haine.
Comme il faut à toutes ces travailleuses un encouragement, je vois les communications des bons Esprits leur arriver de toutes parts ; les hommes qui font partie de cette société apportent aussi leur concours en faisant une de ces lectures qui plaisent tant ; et nous, pour récompenser le zèle de tous et de chacun en particulier, nous promettons à ces ouvrières laborieuses une bonne clientèle qui les payera, argent comptant, en bénédictions, seule monnaie qui ait cours au ciel, leur assurant en outre, et sans crainte de trop nous avancer, qu'elle ne leur manquera pas. (CARITA. Lyon, 1861.)
15. Mes chers amis, chaque jour j'en entends parmi vous qui disent : «Je suis pauvre, je ne puis pas faire la charité ;» et chaque jour je vous vois manquer d'indulgence pour vos semblables ; vous ne leur pardonnez rien, et vous vous érigez en juges souvent sévères, sans vous demander si vous seriez satisfaits qu'on en fît autant à votre égard. L'indulgence n'est-elle pas aussi de la charité ? Vous qui ne pouvez faire que la charité indulgente, faites-la au moins, mais faites-la grandement. Pour ce qui est de la charité matérielle, je veux vous raconter une histoire de l'autre monde.
Deux hommes venaient de mourir ; Dieu avait dit : Tant que ces deux hommes vivront, on mettra dans un sac chacune de leurs bonnes actions, et à leur mort on pèsera ces sacs. Quand ces deux hommes arrivèrent à leur dernière heure, Dieu se fit apporter les deux sacs ; l'un était gros, grand, bien bourré, il résonnait le métal qui le remplissait ; l'autre était tout petit, et si mince, qu'on voyait à travers les rares sous qu'il contenait ; et chacun de ces hommes reconnut son sac : Voici le mien, dit le premier : je le reconnais ; j'ai été riche et j'ai beaucoup donné. Voilà le mien, dit l'autre ; j'ai toujours été pauvre, hélas ! je n'avais presque rien à partager. Mais, ô surprise ! les deux sacs mis dans la balance, le plus gros devint léger, et le petit s'alourdit, si bien qu'il emporta de beaucoup l'autre côté de la balance. Alors Dieu dit au riche : Tu as beaucoup donné, c'est vrai, mais tu as donné par ostentation, et pour voir ton nom figurer à tous les temples de l'orgueil, et de plus en donnant tu ne t'es privé de rien ; vas à gauche et sois satisfait que l'aumône te soit comptée encore pour quelque petite chose. Puis il dit au pauvre : Tu as bien peu donné, toi, mon ami ; mais chacun des sous qui sont dans cette balance représente une privation pour toi ; si tu n'as pas fait l'aumône, tu as fait la charité, et ce qu'il y a de mieux, tu as fait la charité naturellement, sans penser qu'on t'en tiendrait compte ; tu as été indulgent ; tu n'as pas jugé ton semblable, tu l'as au contraire excusé dans toutes ses actions : passe à droite, et va recevoir ta récompense. (UN ESPRIT PROTECTEUR. Lyon, 1861.)
16. La femme riche, heureuse, qui n'a pas besoin d'employer son temps aux travaux de son ménage, ne peut-elle consacrer quelques heures à des travaux utiles pour ses semblables ? Qu'avec le superflu de ses joies elle achète de quoi couvrir le malheureux qui grelotte de froid ; qu'elle fasse, de ses mains délicates, de grossiers mais chauds vêtements ; qu'elle aide la mère à couvrir l'enfant qui va naître ; si son enfant, à elle, a quelques dentelles de moins, celui du pauvre aura plus chaud. Travailler pour les pauvres, c'est travailler à la vigne du Seigneur.
Et toi, pauvre ouvrière, qui n'as pas de superflu, mais qui veux, dans ton amour pour tes frères, donner aussi du peu que tu possèdes, donne quelques heures de ta journée, de ton temps ton seul trésor ; fais de ces ouvrages élégants qui tentent les heureux ; vends le travail de ta veille, et tu pourras aussi procurer à tes frères ta part de soulagement ; tu auras peut-être quelques rubans de moins, mais tu donneras des souliers à celui qui a les pieds nus.
Et vous, femmes vouées à Dieu, travaillez aussi à son oeuvre, mais que vos ouvrages délicats et coûteux ne soient pas faits seulement pour orner vos chapelles, pour attirer l'attention sur votre adresse et votre patience ; travaillez, mes filles, et que le prix de vos ouvrages soit consacré au soulagement de vos frères en Dieu ; les pauvres sont ses enfants bien-aimés ; travailler pour eux, c'est le glorifier. Soyez-leur la Providence qui dit : Aux oiseaux du ciel Dieu donne la pâture. Que l'or et l'argent qui se tissent sous vos doigts se changent en vêtements et en nourriture pour ceux qui en manquent. Faites cela, et votre travail sera béni.
Et vous tous qui pouvez produire, donnez ; donnez votre génie, donnez vos inspirations, donnez votre coeur que Dieu bénira. Poètes, littérateurs, qui n'êtes lus que par les gens du monde, satisfaites leurs loisirs, mais que le produit de quelques-unes de vos oeuvres soit consacré au soulagement des malheureux ; peintres, sculpteurs, artistes en tous genres, que votre intelligence vienne aussi en aide à vos frères, vous n'en aurez pas moins de gloire, et il y aura quelques souffrances de moins.
Tous vous pouvez donner ; dans quelque classe que vous soyez, vous avez quelque chose que vous pouvez partager ; quoi que ce soit que Dieu vous ait donné, vous en devez une partie à celui qui manque du nécessaire, parce qu'à sa place vous seriez bien aises qu'un autre partageât avec vous. Vos trésors de la terre seront un peu moindres, mais vos trésors dans le ciel seront plus abondants ; vous y recueillerez au centuple ce que vous aurez semé en bienfaits ici-bas. (JEAN. Bordeaux, 1861.)
La pitié
17. La pitié est la vertu qui vous rapproche le plus des anges ; c'est la soeur de charité qui vous conduit vers Dieu. Ah ! laissez votre coeur s'attendrir à l'aspect des misères et des souffrances de vos semblables ; vos larmes sont un baume que vous versez sur leurs blessures, et lorsque, par une douce sympathie, vous parvenez à leur rendre l'espérance et la résignation, quel charme n'éprouvez-vous pas ! Ce charme, il est vrai, a une certaine amertume, car il naît à côté du malheur ; mais s'il n'a pas l'âcreté des jouissances mondaines, il n'a pas les poignantes déceptions du vide que celles-ci laissent après elles ; il a une suavité pénétrante qui réjouit l'âme. La pitié, une pitié bien sentie, c'est de l'amour ; l'amour, c'est du dévouement ; le dévouement, c'est l'oubli de soi-même ; et cet oubli, cette abnégation en faveur des malheureux, c'est la vertu par excellence, celle qu'a pratiquée toute sa vie le divin Messie, et qu'il a enseignée dans sa doctrine si sainte et si sublime. Lorsque cette doctrine sera rendue à sa pureté primitive, qu'elle sera admise par tous les peuples, elle donnera le bonheur à la terre en y faisant régner enfin la concorde, la paix et l'amour.
Le sentiment le plus propre à vous faire progresser en domptant votre égoïsme et votre orgueil, celui qui dispose votre âme à l'humilité, à la bienfaisance et à l'amour de votre prochain, c'est la pitié ! cette pitié qui vous émeut jusque dans vos entrailles devant les souffrances de vos frères, qui vous fait leur tendre une main secourable et vous arrache de sympathiques larmes. N'étouffez donc jamais dans vos coeurs cette émotion céleste, ne faites pas comme ces égoïstes endurcis qui s'éloignent des affligés, parce que la vue de leur misère troublerait un instant leur joyeuse existence ; redoutez de rester indifférents lorsque vous pouvez être utiles. La tranquillité achetée au prix d'une indifférence coupable, c'est la tranquillité de la mer Morte, qui cache au fond de ses eaux la vase fétide et la corruption.
Que la pitié est loin cependant de causer le trouble et l'ennui dont s'épouvante l'égoïste ! Sans doute l'âme éprouve, au contact du malheur d'autrui et en faisant un retour sur elle-même, un saisissement naturel et profond qui fait vibrer tout votre être et vous affecte péniblement ; mais la compensation est grande, quand vous parvenez à rendre le courage et l'espoir à un frère malheureux qu'attendrit la pression d'une main amie, et dont le regard, humide à la fois d'émotion et de reconnaissance, se tourne doucement vers vous avant de se fixer sur le ciel pour le remercier de lui avoir envoyé un consolateur, un appui. La pitié est le mélancolique mais céleste précurseur de la charité, cette première des vertus dont elle est la soeur et dont elle prépare et ennoblit les bienfaits. (MICHEL. Bordeaux, 1862.)
Les orphelins
18. Mes frères, aimez les orphelins ; si vous saviez combien il est triste d'être seul et abandonné, surtout dans le jeune âge ! Dieu permet qu'il y ait des orphelins pour nous engager à leur servir de pères. Quelle divine charité d'aider une pauvre petite créature délaissée, de l'empêcher de souffrir de la faim et du froid, de diriger son âme afin qu'elle ne s'égare pas dans le vice ! Qui tend la main à l'enfant abandonné est agréable à Dieu, car il comprend et pratique sa loi. Pensez aussi que souvent l'enfant que vous secourez vous a été cher dans une autre incarnation ; et si vous pouviez vous souvenir, ce ne serait plus de la charité mais un devoir. Ainsi donc, mes amis, tout être souffrant est votre frère et a droit à votre charité, non pas cette charité qui blesse le coeur, non cette aumône qui brûle la main dans laquelle elle tombe, car vos oboles sont souvent bien amères ! Que de fois elles seraient refusées si, au grenier, la maladie et le dénuement ne les attendaient pas ! Donnez délicatement, ajoutez au bienfait le plus précieux de tous : une bonne parole, une caresse, un sourire d'ami ; évitez ce ton de protection qui retourne le fer dans un coeur qui saigne, et pensez qu'en faisant le bien, vous travaillez pour vous et les vôtres. (UN ESPRIT FAMILIER. Paris, 1860.)
Bienfaits payés par l'ingratitude
19. Que faut-il penser des gens qui, ayant été payés de leurs bienfaits par l'ingratitude, ne font plus de bien de peur de rencontrer des ingrats ?
Ces gens-là ont plus d'égoïsme que de charité ; car ne faire le bien que pour en recevoir des marques de reconnaissance, ce n'est pas le faire avec désintéressement, et le bienfait désintéressé est le seul qui soit agréable à Dieu. C'est aussi de l'orgueil, car ils se complaisent dans l'humilité de l'obligé qui vient mettre sa reconnaissance à leurs pieds. Celui qui cherche sur la terre la récompense du bien qu'il fait ne la recevra pas au ciel ; mais Dieu tiendra compte à celui qui ne la cherche pas sur la terre.
Il faut toujours aider les faibles, quoique sachant d'avance que ceux à qui on fait le bien n'en sauront pas gré. Sachez que si celui à qui vous rendez service oublie le bienfait, Dieu vous en tiendra plus de compte que si vous étiez déjà récompensés par la reconnaissance de votre obligé. Dieu permet que vous soyez parfois payés d'ingratitude pour éprouver votre persévérance à faire le bien.
Que savez-vous, d'ailleurs, si ce bienfait, oublié pour le moment, ne portera pas plus tard de bons fruits ? Soyez certains, au contraire, que c'est une semence qui germera avec le temps. Malheureusement vous ne voyez toujours que le présent ; vous travaillez pour vous, et non en vue des autres. Les bienfaits finissent par amollir les coeurs les plus endurcis ; ils peuvent être méconnus ici-bas, mais lorsque l'Esprit sera débarrassé de son voile charnel, il se souviendra, et ce souvenir sera son châtiment ; alors il regrettera son ingratitude ; il voudra réparer sa faute, payer sa dette dans une autre existence, souvent même en acceptant une vie de dévouement envers son bienfaiteur. C'est ainsi que, sans vous en douter, vous aurez contribué à son avancement moral, et vous reconnaîtrez plus tard toute la vérité de cette maxime : Un bienfait n'est jamais perdu. Mais vous aurez aussi travaillé pour vous, car vous aurez le mérite d'avoir fait le bien avec désintéressement, et sans vous être laissé décourager par les déceptions.
Ah ! mes amis, si vous connaissiez tous les liens qui, dans la vie présente, vous rattachent à vos existences antérieures ; si vous pouviez embrasser la multitude des rapports qui rapprochent les êtres les uns des autres pour leur progrès mutuel, vous admireriez bien mieux encore la sagesse et la bonté du Créateur qui vous permet de revivre pour arriver à lui. (GUIDE PROTECTEUR. Sens, 1862.)
Bienfaisance exclusive
20. La bienfaisance est-elle bien entendue quand elle est exclusive entre les gens d'une même opinion, d'une même croyance ou d'un même parti ?
Non, c'est surtout l'esprit de secte et de parti qu'il faut abolir, car tous les hommes sont frères. Le vrai chrétien ne voit que des frères dans ses semblables, et avant de secourir celui qui est dans le besoin, il ne consulte ni sa croyance, ni son opinion en quoi que ce soit. Suivrait-il le précepte de Jésus-Christ, qui dit d'aimer même ses ennemis, s'il repoussait un malheureux, parce que celui-ci aurait une autre foi que la sienne ? Qu'il le secoure donc sans lui demander aucun compte de sa conscience, car si c'est un ennemi de la religion, c'est le moyen de la lui faire aimer ; en le repoussant, on la lui ferait haïr. (SAINT LOUIS. Paris, 1860.)